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Sugata Mitra et les Environnements d’Apprentissage Auto-Organisés


Sugata Mitra

Le chercheur indien Sugata Mitra poursuit, depuis 1999, des recherches sur la capacité qu’ont les enfants à s’auto-former, individuellement ou collectivement. Ses premiers essais dénommés « Un trou dans le mur » l’ont fait installer des ordinateurs en libre accès pour les enfants d’un bidonville de New-Delhi, en 1999, puis à Hyderabad, en 2002, et à Kallipukam, en 2007.

Il était, au début de ses expériences, formateur en programmation informatique et, à force d’entendre ses amis dire que leurs enfants étaient doués, il a eu envie de voir si seuls les enfants de la bourgeoisie l’étaient. C’est alors qu’il a eu l’idée d’installer un ordinateur paramètré en anglais avec des jeux et des logiciels éducatifs en libre accès aux enfants du bidonville voisin. Il baptise cette expérience « The hole in the wall ».

En quelques heures, les enfants se sont appropriés l’outil, qu’ils n’avaient jamais vu, et s’en expliquaient mutuellement le fonctionnement. Les collègues de Mitra ont posé l’hypothèse qu’un de leurs étudiants, passant par là, leur avait montré. C’est pour cette raison que Mitra décida de refaire le test en un endroit où les « risques » de rencontrer quelqu’un qui puisse fausser l’expérience étaient quasi-nuls. Il choisit donc Hyderabad. Il donna à un groupe d’enfants un ordinateur équipé d’une commande vocale en anglais. Quand il est revenu plusieurs mois après, les enfants lui ont demandé un ordinateur avec un meilleur processeur et une meilleure souris. Alors qu’il leur demandait comment ils savaient cela, les enfants lui ont répondu sur un ton énervé : « Vous nous avez donné un ordinateur qui ne parle qu’en anglais, alors on a du apprendre l’anglais par nous même ! »

C’est la première fois qu’il entendait l’expression « apprendre par soi-même » dans un tel contexte.

De l’intuition à l’expérimentation

Cela l’a conduit à publier ses résultats, il a écrit qu’en 9 mois, des enfants équipés d’un ordinateur dans une langue étrangère pouvaient apprendre à parler cette langue en auto-apprentissage. L’expérience s’est vérifiée à chaque fois.

Il a donc repris l’expérimentation dans un autre village du sud de l’Inde où la prononciation de l’anglais était très mauvaise. Il a mis à disposition un ordinateur à commande vocale en leur disant : « Répétez la phrase jusqu’à ce que l’ordinateur écrive ce que vous dites » et a laissé les enfants se débrouiller avec. Les résultats ont encore une fois été concluants.

Il a alors essayé avec des contenus plus complexes pour vérifier si sa théorie permettait de dépasser les apprentissages de base. Il a laissé plusieurs mois un ordinateur en anglais à des enfants ne parlant que le Tamil et téléchargé tout ce qu’il trouvait sur internet à propos de la reproduction de l’ADN. Il déclare qu’il était persuadé d’avoir atteint la lite de son système, qu’en les testant au début, ils auraient zéro et que, plusieurs mois plus tard, ils auraient à nouveau zéro. Il a seulement dit aux enfants que c’était un sujet d’actualité très important et que c’était en anglais.

Quand il est revenu, les enfants lui ont dit n’avoir rien compris. Ils ont déclaré avoir essayé tous les jours depuis deux mois et continuer à essayer de comprendre. A ce moment, une petite fille de 9 ans lui à dit, mêlant le Tamil et l’Anglais : « A part le fait qu’une mauvaise reproduction de l’ADN entraîne des maladies, on a rien compris. »

Il leur a refait passer le test initial et leur résultat était passé de 0 à 3 sur 10. Ceci étant insuffisant au regard des usages scolaires en vigueur, il leur a laissé un peu plus de temps pour s’améliorer. Il a alors eu l’idée de modifier les conditions de l’expérience. Il a demandé à une de leurs amies du village, comptable âgée de 22 ans, de les aider. Ne connaissant rien aux sciences, elle a d’abord refusé. Il lui a dit que son rôle serait celui de la « Grand-mère », qu’il lui suffisait de se tenir derrière le groupe et, à chaque fois qu’un enfant ferait quelque chose, de dire c’est bien, pouvez vous me montrer comment vous avez fait ? Elle n’était là que pour créer une boucle de rétro-action, accusé de réception, questionnement et encouragement.

Elle l’a fait pendant 2 autres mois et les notes sont montées à 5/20, résultat équivalent à celui d’une classe témoin d’une école privée de New-Delhi possèdent un professeur de Bio-technologies.

Des questions pour demain

Mitra s’interroge sur les métiers de demain. Qui peut dire ce qu’ils seront ? Peut-on continuer à enseigner comme avant à des élèves qui ont dans la main un appareil portable qui les relie en permanence à la connaissance et qui trainent des pieds pour aller à l’école ?

Que va devenir l’école ? Le savoir va-t-il devenir obsolète, comme le dit avec provocation son ami Nicolas Negroponte, chercheur au MIT ?

Mitra ne le croit pas, mais ses expériences démontrent qu’un autre modèle est possible.

Il nous livre une analyse du système scolaire anglais, qui est tout à fait comparable dans ses principes avec le notre.

L’école que nous connaissons a été créée à l’âge des Empires, entre le 17ème  et le 19ème siècle. Il décrit l’empire comme un ordinateur géant de l’époque, une super machine bureaucratique administrative.

Le besoin de cette administration était de disposer d’éléments interchangeables et transposables de Sidney à Ottawa en passant par Bombay ou Hong-Kong. Ils devaient savoir écrire lisiblement, lire et compter de tête.

Pour lui, si l’Empire n’existe plus, le système de fabrication des pièces du système est toujours fonctionnel. A ce sujet, il refuse de dire que l’école est cassée ou endommagée, il pense qu’elle fonctionne très bien et que ses créateurs ont eu du génie. Il s’interroge sur la pertinence du modèle dans le monde actuel. Le salariés actuels n’ont plus besoin, pour effectuer leurs tâches, des savoir bien écrire à la main, de compter de tête. Ils ont, en revanche besoin de savoir rédiger, et lire intelligemment, c’est à dire de pouvoir faire le tri de manière pertinente dans les informations auxquelles ils sont exposés.

Que nous propose-t-il et que démontrent ses expériences ?

Ce que Claparède démontre également, et ce que certains éducateurs savent bien depuis longtemps : que l’apprentissage peut prendre place quand il y a engagement de l’élève. Que l’apprentissage est fonctionnel, aurait dit Claparède, et que l’éducateur et l’institution doivent mettre en place une organisation qui favorise cet engagement spontané.

Il a donc fait évoluer ses recherches. Embauché par l’Université de Newcastle en Grande-Bretagne, il mène une expérimentation qui a été récompensée par le premier prix de l’organisation à but non-lucratif TED, d’un montant d’un million de Dollars US.

Il propose ce qu’il appel les SOLEs (Self organized learning environments), les environnements d’apprentissage auto-organisés.

Comment cela se passe-t-il et où ?

Conçus initialement pour les établissements scolaires, cet environnement peut être crée partout, même en famille.

  1. En premier lieu : Une « grande » question : Pourquoi les dinosaures ont-ils disparus, Comment mon smartphone sait-il où je me trouve, l’univers a-t-il un début, que doit-on à Pythagore, Pourquoi le ciel est-il bleu ?
  2. En second lieu : des équipes de 4 élèves, qui peuvent évoluer dans leur composition au choix des élèves eux-même. On peut changer de groupe pendant le travail si on le souhaite. Un Modérateur est désigné parmi les élèves et facilement identifiable.
  3. Un ordinateur par groupe relié à internet : Les élèves iront eux-même à la recherche des informations.
  4. Un éducateur : qui donne les règles de fonctionnent, qui introduit la question de manière engageante, qui observe le fonctionnement et assiste, si besoin, le modérateur. Il organise la restitution des travaux et interroge les élèves pour leur faire préciser des points de compréhension. Et surtout, il encourage et félicite !

Les séquences durent 1 heure, 5 minutes pour la question, 40 minutes pour chercher, 15 minutes pour restituer par groupe sur des supports physiques.

Quelles différences peut-on trouver avec le travail de groupe que nous connaissons ?

  • D’abord, la nature de la question. C’est la base de tout. Claparède dit qu’une leçon doit-être une réponse, mais il faut que la question crée le besoin d’en savoir plus chez l’enfant. Si on veut faire travailler la notion de tangente, on peut poser la question « Si une météorite se dirigeait vers la Terre, comment ferais- tu pour savoir si elle allait toucher la Terre ou pas ? » Et s’il dit, « Quoi, comment ? » vous dites, « Il existe un mot magique : ça s’appelle la tangente, » et laissez-le tout seul. Il comprendra.
  • Ensuite, l’acceptation du chaos apparent, de la « perte de contrôle ». Les enfants peuvent passer d’un groupe à l’autre, changer de groupe, regarder ce que font les autres. On a le droit de copier ! Le niveau sonore peut parfois être surprenant. Pour Mitra, l’apprentissage se fait dans ce chaos.
  • Enfin, l’acceptation de l’absence de supervision du travail, l’éducateur doit rester en retrait.
Et maintenant ?

Mitra nous propose de partager son rêve, celui d’une école dans le nuage, qui puisse être organisée où l’on veut, il l’appelle « The school in the cloud ». Ce sera, dit-il, « une école dans laquelle les enfants auront ces expériences intellectuelles, dirigées par ces grandes questions posées par les professeurs ». Dans ces « écoles dans le nuage », Mitra installe les « Grand-mères », des intervenants, reliés par webcam aux classes, dont le seul rôle est d’encourager et de féliciter les enfants en leur demandant des explications sur leurs travaux.

Liens vers vidéo :

Expérimentation en Inde dans un village : http://www.timesnow.tv/videoshow/4463727.cms

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