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Lettre à Madame la Ministre à la suite de l’attentat contre Charlie Hebdo


La Riche, le 8 janvier 2015

Madame la Ministre,

Vous avez écrit ce jour aux enseignants à la suite de l’attentat contre le Journal Charlie hebdo et vous avez bien fait.

Il est important que l’éducation soit remise au centre de la République, plus encore aujourd’hui après le drame absurde que viennent de subir les victimes, leurs familles et leurs amis. Des citoyens français ont été assassinés dans l’exercice de leur fonction parce qu’ils représentaient la liberté de penser et les institutions républicaines. C’est une blessure qui nous atteint toutes et tous par ricochet.

Il semble que les auteurs de ce crime soient jeunes et français, nés et élevés ici, dans la « patrie des droits de l’homme ». Ils ne sont pas les premiers, et je crains qu’ils ne soient pas les derniers, à renier ce qui fait l’essence de notre Nation.

Ils doivent être mis hors d’état de nuire dans les meilleurs délais, c’est le travail des forces de l’ordre puis de la justice. Force doit rester à la loi, car c’est elle qui protège les faibles face aux forts.

Pourtant, il n’est pas trop tôt, du moins pour moi, pour nous interroger collectivement sur la part que l’échec scolaire peut avoir prise dans la dérive de nos jeunes concitoyens.

Vous étiez enfant, et juste arrivée en France, quand la « marche de Beurs » est partie de Vénissieux. Si j’ai bonne mémoire, elle s’appelait « Marche pour l’égalité et contre le racisme ». Ces immigrés, vous le savez, n’avaient qu’une envie, être « français à part entière et non entièrement à part ». Ils y mettaient toute leur énergie et ont avalé bien des couleuvres pour y arriver. Mes amis de la « deuxième génération » me racontent souvent les efforts que cette « intégration » leur a couté alors qu’ils sont nés et qu’ils ont grandis dans le même pays que moi.

Que sont devenus les enfants de certains d’entre eux, et pourquoi « tombent-ils dans la religion », comme ils le disent d’eux-même ?

Pourquoi d’autres jeunes choisissent-ils de se convertir à une religion qui n’est pas celle de leurs ancêtres ?

Et pourquoi ne trouvent-ils d’identité et de reconnaissance que dans une pratique sectaire, intolérante, si éloignée des préceptes de la religion qu’ils embrassent et si ignorante des valeurs humaines ?

Pourquoi en viennent-ils à haïr ce que nous aimons et à passer à l’acte ?

Pourquoi livrons nous une partie de notre jeunesse à la merci des extrémistes de tous bords qui les embrigadent dans des croisades dérisoires et meurtrières.

Cela fait des années que je m’interroge sur les causes de cette rupture.

Certes, l’école ne porte pas la responsabilité unique de ces parcours chaotiques, mais elle doit en accepter sa part. Dans une société en mutation depuis 40 ans, car il ne s’agit pas de crise, les institutions et leurs personnels sont aussi chahutées et perdent leurs repères.

Oui, l’école sauve une immense majorité d’enfants grâce au dévouement de tous ses acteurs. Mais elle en laisse toujours une part importante sur le bord de la route à qui la société ne propose plus de modèle solidaire et valorisant.

Vous le savez, et je reconnais bien volontiers les efforts que vous faites depuis votre prise de fonction pour lutter contre cela et redonner à l’Institution son importance dans la constitution de personnalités attachées aux valeurs de la République.

Il est temps de donner vraiment à l’éducation la priorité dans notre pays et je regrette que Monsieur le Président de la République lui ait fait une part si minime lors de ses vœux. Il ne faut pas perdre de vue les actions à moyen ou long terme au profit des urgences, bien réelles, du court terme.

Gouverner c’est prévoir et prévoir, c’est avoir une vision claire, ferme et affirmée.

Notre système d’éducation montre ses limites pour une partie (15 à 20%) de ses supposés bénéficiaires. Est-ce en contraignant des élèves à rester dans un système qu’ils ne comprennent pas, qui ne les comprend pas, en leur rajoutant encore plus de la potion amère par des dispositifs de remédiation efficaces à la marge, que l’on pourra résoudre ces questions ?

Vous êtes à la tête de la plus grosse organisation du pays, de celle dont l’importance stratégique est la plus essentielle et je ne méconnais pas les difficultés auxquelles vous êtes confrontée. Cependant, il me semble que c’est le moment d’affirmer haut et fort que la seule réponse à la barbarie est l’éducation de tous et la réussite de chacun.

L’affirmer ne suffira pas, il faudra le montrer et pour cela faire enfin confiance à l’intelligence collective et individuelle de tous les acteurs de l’éducation.

Donner de l’autonomie et de la liberté aux équipes pour qu’elle fassent ici et maintenant, dans leur environnement, ce qui leur semble le plus utile et efficace. Passer, enfin, d’une culture du contrôle a priori et des instructions descendantes à celle de la diffusion horizontale des expériences et de leur capitalisation.

Reconnaître réellement, et à égalité de droit, les approches éducatives autres.

Je crois en votre bonne volonté, je souhaiterais voire votre puissance de conviction infuser toute l’institution. Cette catharsis peut être le moment de le faire.

On fait dire beaucoup de choses à Einstein, et parmi celles-ci, cette phrase : « La folie, c’est de faire toujours la même chose et d’espérer un résultat différent. »

Nos jeunes sont la société de demain, c’est eux qui la feront.

Et si, enfin, par égard pour les victimes de ces drames, par devoir vis à vis de leur intelligence et pour l’avenir de notre nation, nous essayions vraiment, réellement, sincèrement, quelque chose d’autre pour l’éducation ?

Je reste à votre disposition, parmi d’autres millions de volontés et de bras.

Très respectueusement

Frédéric Miquel

Association Objectif 100%

miquelf@me.com

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